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L’HISTOIRE IMPROBABLE D’UN FILM QUI AURAIT PU RESTER INVISIBLE EN FRANCE ­

­Hacking Justice, c’est une histoire politique de notre temps mais aussi, une histoire incroyable de cinéma : Clara López-Rubio et Juan Pancorbo étaient partis pour tourner le portrait du juge international Baltasar Garzón, viré du barreau espagnol après avoir attaqué la mafia et ses complices politiques, reconverti en avocat de Julian Assange. Et les voilà embarqués dans un tournage qui durera dix ans avec une économie de bouts de ficelles (ils racontent cette aventure dans l’entretien ici et dans le livret du coffret).

Personne n’aurait eu l’idée saugrenue, dans un tel contexte de destruction de l’image de Julian Assange, de sortir ce film en France… mais nous sommes tombé dessus grâce à une fidèle lectrice de la lettre-info, nous signalant une projection en Belgique alors que nous cherchions ce qui pouvait bien exister sur le fondateur de WikiLeaks dont nous suivions l’action depuis le début.

Devant la force de ce documentaire filmé de l’intérieur, nous avons pris la décision d’en faire un improbable coffret Livre-DVD malgré la “presque mort commerciale" du support DVD. Après avoir vu le film, Claude Gérard, le patron de l’Espace Saint-Michel à Paris, a commencé par nous engueuler :
- “Mais pourquoi vous ne le sortez pas au cinéma ? C’est un film essentiel par les temps qui courent !"
- Réplique penaude : "Mais Claude, tu sais bien qu’on a pas un rond pour faire une sortie cinéma qui, de toute façon n’intéressera personne… Et qui va relayer l’info alors qu’on en est encore à devoir expliquer à des potes, preuves à l’appui, que Julian Assange n’est pas le monstre violeur pantin de Poutine qu’a brillamment construit la propagande pendant des années ? "
- Claude : ”On s’en fout de ces conneries… moi je le programme un mois dans ma salle, 4-5 séances par jour, et démerdez-vous pour organiser des débats où l’on parlera de tout ça !"
- Nous : "Et comment on va faire avec le pass sanitaire ? On va passer notre temps à se faire engueuler !"
- Claude : “Je retransmettrais tous les débats sur Internet pour le monde du dehors !”

Il y a des propositions qu’on ne peut pas refuser. On a mis en sommeil nos projets en cours et on s’y est collé. Pauline, la copine programmatrice des Films des deux rives, étant en congé maternité, entre deux contractions, la quête de salles se limitera à quelques coups de fils et e-mails envoyés dans son réseau de cinémas indépendants, sans passer le précieux temps qu’il faut habituellement pour donner envie aux programmateurs, débordés, de voir le film… Utopia Avignon a même réussi à attraper Baltasar Garzón pour une séance mémorable. Noémie Bédrède, du Diagonal à Montpellier, organisera une séance avec tous les militants mobilisés ensemble pour l’occasion (c’est pas toujours facile !) : 420 spectateurs, un triomphe… Sa meilleure séance en deux ans ! (écouter le podcast des mutins : Cinéma engagé, cinéma partagé)

La presse ? Deux attachés de presse cinéma nous ont expliqué avant la sortie que ce n’était pas la peine d’investir, qu’ils étaient navrés mais qu’ils n’arriveraient probablement pas à décrocher l’attention de la presse en dehors des quelques indépendants qu’on connait déjà et qui seront d’ailleurs partenaires de la sortie à L’Espace Saint-Michel : Le Grand Soir, Les Amis du Monde Diplomatique, Là-bas si j’y suis, L’Humanité, Blast, #AuPoste, Elucid… Avec le soutien de la LDH, Daniel Mermet, David Dufresne, Denis Robert, Gérard Mordillat, Mathias Reymond, Nils Melzer, Chris Hedges, Deepa Driver, Olivier Berruyer, les députés François Ruffin et Cédric Villani, ACRIMED, les syndicats de journalistes SNJ, SNJ-CGT et FDJ… et plein d’autres au fur et à mesure des programmations en France… Car l’info a circulé du bouche à oreille, en chassant les peurs et la frilosité ambiante face à la force d’un film rigoureux et précis, malgré la période infernale (le film est sorti avec un temps glacial en pleine nouvelle vague pandémique et malgré le pass à vitesse variable qui a fâché une partie des spectateurs qui ne sont jamais revenus).

Claude a tenu ses promesses et a effectivement filmé et diffusé les débats en direct gratuitement. Cette sortie a donc été possible avec peu de moyens mais beaucoup d’énergie et surtout l’accompagnement constant de deux spécialistes du dossier, Laurent Dauré et Viktor Dedaj… Nous avons fait relativement peu d’entrées au cinéma si on compare les chiffres au monde d’avant mais bien plus que beaucoup de gros distributeurs sur d’autres films qui sortent (ou ne sortent pas). Notre coffret livre-DVD est quasi-épuisé (il sera remplacé par un livre prochainement), le film est disponible sur CinéMutins et continue son chemin hors des autoroutes de la désinformation… alors, on se dit qu’on a bien fait de s’y coller, même si tout ça peut sembler dérisoire par rapport à la situation de Julian Assange. Mais savoir que son père lui a remis le coffret a été une grande émotion. Le film fait désormais le tour des plateformes VOD dans le monde et la sortie française a motivé les soutiens au Royaume-Uni à organiser des séances, en Allemagne et en Belgique aussi, les projections-débats ont repris de plus belle. Quand un film devient un tel outil militant dans un tel contexte, jaillit une lueur d’espoir de résistance dans le monde d’après…

La lutte continue. Les camarades soutiens d’Assange font leur possible pour que la France, ex-pays des Lumières, ne soit pas un des seuls pays à garder un silence honteux et complice face à cette situation scandaleuse qui marque la fin de la liberté d’informer de vérités que personne n’est en mesure de contester, pas même le gouvernement des États-Unis qui n’a obtenu l’extradition que par la force de la menace, la complicité veule de ses alliés et la lâcheté de la presse au garde à vous.

Quant à l’Agence France Presse, en bonne place dans le championnat occidental de la calomnie sur Julian Assange, ses chefs n’ont jamais donné suite à nos demandes de correction de leurs dépêches mensongères, pourtant relayées partout dans le monde et bien qu’épinglées par nos soins (voir ici) et par les syndicats de journalistes. La crédibilité de cette agence de presse internationale est sérieusement remise en cause et ils n’ont pour eux que la rumeur et la calomnie face à laquelle nous avons exposé les solides faits étayés par le film et le livre qui restent inattaqués à ce jour et alors que sort ces jours-ci un nouveau livre édifiant L’affaire Assange par Niels Melzer ex-rapporteur spécial des Nations unies sur la torture (Éditions Critiques). Une pièce de plus sur l’affaire et qui rend encore plus ridicule les personnes qui relayent encore les incessantes rumeurs et calomnies sur Julian Assange et qui n’ont plus l’excuse de l’ignorance.

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